#25: Jacques le Fataliste et son maître – Denis Diderot

Jacques le Fataliste

Jacques le Fataliste

I- Ça parle de quoi?

Prémices ultra simples : Jacques (Le Fataliste) sous-entend qu’il est tombé en amour après s’être fait mal au genou. Son maître souhaite absolument entendre ce récit. Sauf que 1) Jacques doit poser le contexte (il digresse pas mal) et 2) ils seront interrompus pour de multiples raisons.

II- Le personnage principal

Jacques est un fataliste, c’est-à-dire qu’il pense que toutes les actions et leurs conséquences sont écrites d’avance dans le ciel, sur le rouleau de parchemin de Dieu. Ainsi, rien ne le dérange et il prend tout avec philosophie. Bavard invétéré, il a le sens du conte, il fait aussi preuve de volonté et de franc-parler envers son maître; traits de caractère plutôt vus comme de l’insolence par ce dernier. Toutefois, si Jacques donne son nom au titre, il ne faut pas négliger le narrateur du récit, extrêmement présent (employons le terme savant de « confusion entre cadre intra et extradiégétique »… vous pouvez le plugger dans votre souper mondain). Est-ce Diderot? Est-ce Dieu? Nul n’a la réponse, mais cela fait en sorte que le lecteur devient à son tour personnage qui écoute le récit du narrateur à propos de Jacques qui fait un récit à son maître, etc. Vous suivez toujours?

Ajoutez à cela son maître et une trolée d’autres personnages rocambolesques : chevalier, tenancière d’auberge, prêteur sur gages, brigand, infirmière, etc. incarnant des valeurs, c’est-à-dire des allégories. Ceux-ci nous font voir un aspect de l’âme humaine et la société de son époque : l’avarice, la justice, la vengeance, la rebellion, le générosité, l’amour et d’autres.

III- T’en penses quoi?

Nous avons affaire ici à une comédie, dans la lignée des Canterbury Tales de Chaucer ou du Décaméron de Boccace : un récit de récits entrecroisés, qui se veut fable, conte, morale et leçon de philosophie – même si le narrateur insiste sur le fait que le ce n’est pas cela du tout. Somme toute, malgré les multiples facettes, le propos se veut léger, et drôle. L’interruption constante des récits à tiroir rend parfois difficile à suivre le récit principal (celui qui est léger), mais en refermant le livre, on trouvera que la lecture fut aisée.

La magie, c’est d’avoir donné à un propos complexe un aspect de simplicité. Les interrogations de Jacques à son maître, du narrateur au lecteur, et des personnages entre eux incitent au dialogue, et donc à la réflexion. L’expression « remettre en question » ne se sera jamais aussi bien appliquée à une œuvre, chaque hypothèse sur la suite des événements est contrecarrée, chaque question soulevée en amène une autre, chaque récit est interrompu au point où l’on se demande si l’on verra la fin.

Ainsi, je peux dire que j’ai aimé, même si je ne pense pas avoir encore saisi toute la portée. Fait intéressant, le fatalisme de Jacques n’est pas si éprouvant pour le lecteur. J’ignore si la volonté de Diderot fut d’imposer l’idée selon laquelle tout est écrit d’avance et qu’il ne sert donc à rien de se faire du souci (sorte de doctrine protestante); le livre étant considéré parmi les « ouvrages assez gais » de l’auteur. Dans tous les cas, un livre à lire parce que la forme change, que le propos est drôle et que ça peut mettre un peu de philosophie dans votre vie (et + 1 pour la technique de cruise de Diderot aka « le Ménisque déchiré »).

IV- Un petit extrait…

Jacques te jase ça solide, pendant tout un voyage.

« Lorsque le maître de Jacques avait pris de l’humeur, Jacques se taisait, se mettait à rêver et souvent ne rompait le silence que par un propos, lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la lecture d’un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C’est précisément ce qui lui arriva lorsqu’il dit : Mon cher maître…

 LE MAÎTRE : Ah! La parole t’est enfin revenue. Je m’en réjouis pour tous les deux car je commençais à m’ennuyer de ne pas entendre, et toi de ne pas parler. Parle donc….»

V- Et si on n’aime pas lire?

Jacques le Fataliste est, paraît-il, l’œuvre de Diderot la plus adaptée, en totalité ou en partie.

Pierre Cardinal adapte le roman pour la télévision en 1963, avec Jean Parédès, Jacques Castelot, Madeleine Renaud, Claude Gensac et Marie Dubois.

Milan Kundera en a fait une pièce en trois actes en 1981 sous le titre Jacques et son maître.

Adaptation télévisée en 1984  réalisé par Claude Santelli.

Pièce de théâtre intitulée Suite royale de Francis Huster jouée en 1992 …et bien d’autres; les adaptations les plus récentes datant de 2013.

VI- Anecdotes

Saviez-vous que Diderot a grandement été inspiré par Tristam Shandy de Lawrence Sterne (dont j’essayerai de vous parler sous peu). Les livres de la listes sont tous reliés…c’est magique! 

Pour vous le procurer, suivez le lien:

 

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#24: Le Rouge et le Noir – Stendhal

Le Rouge et le Noir

Le Rouge et le Noir

I- Ça parle de quoi?

On suit Julien Sorel, fils de charpentier à travers son ascension sociale. Il entre d’abord étudier au séminaire, puis devient précepteur des enfants de Mme de Rénal, avec qui il aura une liaison découverte par son mari. Il saura rebondir en entrant de nouveau au séminaire puis en trouvant une place de secrétaire auprès du marquis de la Mole. Là encore, il tombe en amour avec la femme de la maison, Mathilde de la Mole – fille du marquis -qui tombe enceinte. S’en suit une série d’aventures rocambolesques avec une vengeance, un procès, de l’amour, du suspense…

II- Le personnage principal

L’ambition a un nom : Julien Sorel. Le jeune homme est décrit comme ambitieux donc, mais aussi napoléonien, opportuniste, calculateur et hypocrite. Homme de raison, à outrance, il laisse peu de place à la passion, au sentiment, au vrai. Il méprise la société parisienne, il méprise les provinciaux, il haït ses co-séminaristes, et pourtant il fraye avec tout le monde et, par-dessus le marché, il devient populaire dans chacune des sociétés qu’il fréquente.  On peut y voir un peu de misanthropie. Il hésite toujours entre le rouge et le noir, c’est-à-dire entre l’uniforme militaire napoléonien et la soutane, chacun des deux habits pouvant lui apporter la place tant convoitée dans la société. Enfin, pour lui trouver une qualité, le héros utilise les femmes, qu’il choisit toutefois pour leur intelligence (mais à qui le physique ne nuit pas). Le roman nous montre des femmes avec une tête, qui deviennent toutefois toutes hystériques quand il s’agit de Julien… Je crois qu’il n’y a même pas besoin de se rendre jusqu’à la section suivante pour savoir ce que j’en pense. Après, on se rappelle qu’il s’agit d’un personnage de papier et non d’un être humain, heureusement, sinon j’aurais eu maille à partir avec lui dans la vraie vie!

III- T’en penses quoi?

Une fois n’est pas coutume, j’ai détesté. Je suis désolée, on va se dire les vraies affaires: c’était pénible à lire…Chaque page m’a demandé un effort considérable de concentration, et presque une année complète pour le finir. Ce n’est pas parce que c’est un classique de la littérature française que c’est excellent. Le style est pompeux (pardon, «dense»), on se demande comment on peut mettre autant de mots en une seule page. Si l’on voit le verre à moitié plein, on parlera de la richesse du style de Stendhal, mais en 2016, on n’est plus rendu là. Les personnages sont détestables, le contexte historique ne me rejoint pas, et les interventions de l’auteur rende la lecture un peu difficile. 

Quoiqu’il en soit, toutes considérations stylistiques mises à part, je dois avouer que le personnage ambitieux de Julien est, d’une certaine façon, attachant! Va-t-il être aimé en retour? Va-t-il être jugé coupable pour son acte vengeur à la fin? Au début, il est victime d’intimidation de la part de sa propre famille, ensuite, à la seule force de son incroyable mémoire, il parvient à se hisser à un poste intéressant. Voyons-y une ode à la persévérance (et remarquez également le temps que ça m’a pris de le finir, le lien est direct). 

Cela m’a permis une réflexion plus générale sur les grands classiques, tous ces livres que l’on s’oblige à lire parce qu’il font partie du cursus, de l’histoire littéraire, ou de la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps. Comment se sent-on lorsque l’on n’aime pas une référence culturelle? Et bien, on se sent particulièrement mal, parce que « voyons donc, il s’agit d’un chef-d’œuvre! » Je tiens donc à vous rappeler, chers lecteurs, que chaque liste de romans que vous trouverez ont été réalisés par des êtres humains doués d’émotions, elles sont donc subjectives, si VOUS n’aimez pas un livre, vous avez le droit de ne pas le finir. 

IV- Un petit extrait…

Chapitre 25. Julien et Mathilde jouent au chat et à la souris. Il ne veut pas vraiment lui montrer ses sentiments, alors sur les conseils de son ami, il séduit une autre femme (la fameuse technique de la jalousie).

«Julien pouvait espérer un évéché, si M. de La Mole arrivait au ministère; mais à ses yeux tous ces grands intérêts s’étaient comme recouverts d’un voile. Son imagination ne les apercevait plus que vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L’affreux malheur qui en faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa manière d’être avec mademoiselle de la Mole. Il calculait qu’après cinq ou six ans de soins, il parviendrait à s’en faire aimer à nouveau.

Cette tête si froide était, comme on voit, descendue à l’état de déraison complet. De toutes les qualités qui l’avaient distingué autrefois, il ne lui restait qu’un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir, il se plaçait assez près du fauteuil de madame de Fervaques, mais il lui était impossible de trouver un mot à dire.»

V- Et si on n’aime pas lire?

Version audio avec ambiance sonore, adaptation radiophonique, film muet allemand, film franco-italien, téléfilm cubain, du plaisir dans toutes les langues! Mais attache ta tuque, le hasard du calendrier est tel qu’en septembre 2016, une comédie musicale (pardon un «opéra rock»!) a vu le jour en France.

VI- Anecdotes

Si vous avez aimé le livre, vous pouvez vous promener sur la route Stendhal, dans le coin de Grenoble, en écoutant en boucle ça 🙂

Pour vous le procurer, suivez le lien:

 http://www.leslibraires.ca/livre-affiliation/rouge-noir-stendhal-9782253006206.html/8bb44cc4726c0e275f1d455fe852cc09908966656df08f16201b5ed2f16c20f1455c8c599855b92aeece6fa2d6da9e4c95c793abd57a15fc6bdf82ac1b8da1b3/?type=fiche&configuration=1&u=41612

#23: Invisible Man – Ralph Ellison

Invisible Man

Invisible Man

I- Ça parle de quoi?

Le voyage d’un homme noir dans les États-Unis des années 50. De son sud natal jusqu’aux rues de New-York, notre narrateur doit faire face aux regards des autres, qui font de lui un homme invisible dans un pays encore aux prises avec le racisme et la ségrégation. Au cours de son périple, il trouvera un sens à sa vie.

II- Le personnage principal

Notre homme invisible n’a pas de nom. Il n’a donc pas d’identité propre, ce qui en fait une allégorie. Invisible car mis de côté par la société dans laquelle il vit, invisible parce que c’est plus facile à « gérer» pour ces concitoyens.  Cet homme au parcours atypique a tour à tour été conspué puis élevé au rang de légende en raison de ses origines ethniques. Ce qui frappe, c’est sa résilience. Quand nous serions en colère, il accepte son sort.Il déjoue les attentes du lecteur, par des comportements auxquels on ne s’attend pas. Homme invisible, oui, mais remarquable dans son parcours et dans ce qu’il représente dans l’Histoire. 

III- T’en penses quoi?

Il y a toujours un malaise à lire un roman qui est très fortement inspiré de faits réels. Le racisme, la ségrégation, la dichotomie nord/sud aux États Unis, on en a entendu parlé; et bien en voici le récit de la bouche des premiers concernés. Le roman est touchant, perturbant, drôle, enrageant, étrange aussi. Il arrive tellement d’histoires incroyables à cet homme invisible que l’on se prend parfois à douter de leur véracité. C’est là que le suspension of disbelief intervient. Qu’importe si le déroulement des événements n’est pas précis, on sait de façon certaine que ces situations ont dû se produire. 

Les pérégrinations de notre narrateur sont particulièrement plaisantes à lire. D’une certaine façons, cela rappelle Mrs. Dalloway, avec le point de vue du narrateur tout au long du récit. Et pourtant, malgré le personnage attachant, et la fluidité du style, je l’ai trouvé parfois difficile à lire, parce qu’il y a beaucoup d’idées qui sont développés. La richesse du contenu nous perd par moments. Toutefois, pour son point de vue historique, je crois que c’est un roman important à lire. 

IV- Un petit extrait…

Chapitre 14. Le narrateur assiste à une réception et toute l’essence du titre se retrouve dans cette description.

«A number of well-dressed men and women were gathered in groups, some beside a grand piano, the others lounging in the pale beige upholstery of the blond wood chairs. Here and there I saw several attractive young women but carefully avoided giving them more than a glance. I felt extremely uncomfortable, although after brief glances no one paid me any special attention. It was as though they hadn’t seen me, as though I were here, and yet not here. »

V- Et si on n’aime pas lire?

Et bien…too bad! J’ai trouvé peu d’informations (lire «aucune») au sujet de l’adaptation.

VI- Anecdotes

Ralph Ellison n’a, techniquement, écrit que ce roman…Le second, publié de façon posthume, est resté inachevé par l’auteur, qui aurait écrit plus de 2000 pages pourtant!

Et attention à la confusion avec lui

Pour vous le procurer, suivez le lien:

http://www.leslibraires.ca/livre-affiliation/homme-invisible-pour-qui-chantes-tu-ralph-ellison-9782246323242.html

#22: Saison de la migration vers le nord (موسم الهجرة إلى الشمال) – Tayeb Salih

Saison de la migration vers le nord

Saison de la migration vers le nord

I- Ça parle de quoi?

Un homme rentre au Soudan après plusieurs années passées en Europe occidentale dans le cadre de son doctorat en poésie. Il réapprend à vivre dans ce pays qui l’a vu naître et fait la rencontre de Moustafa Saïd, qui lui confiera la tutelle de ses fils à sa mort. Moustafa possède un passé chargé, et le voile de mystère qui entoure sa vie et sa mort pousse le narrateur à effectuer des recherches, qui lui en apprendront plus sur sa propre vision de l’existence.

II- Le personnage principal

Deux personnages se partagent le rôle : le narrateur (dont l’histoire possède des points communs avec celle de l’auteur), dont on sait qu’il a fait de longues études en Europe, et Moustafa Saïd, l’homme qui s’est confié à lui. Leur point commun : avoir fait l’expérience du mode de vie occidental avant de revenir au pays. Le fossé culturel est au cœur de l’œuvre, véritable personnage.

III- T’en penses quoi?

J’ai aimé, pour de nombreuses raisons : d’abord le sujet, vivre dans un pays, retourner dans celui où l’on est né et ne pas se sentir à sa place, ce déchirement vécu par de nombreux expatriés. Dany Laferrière disait : « On n’est pas forcément du pays où l’on est né. Il y a des graines que le vent aime semer ailleurs », il me semble que la citation est plus qu’appropriée ici.
C’est amplifié ici par la différence culturelle qui peut exister entre le Soudan des années 60 et l’Europe de la même époque, la dichotomie entre l’Orient et l’Occident. Doit-on apporter les valeurs d’un autre endroit? Ce thème est d’autant plus pertinent dans notre société actuelle. C’est une preuve de la magie de la littérature, qui peut répondre à des questions contemporaines à travers des textes plus historiques! On y présente aussi une vision du colonialisme et de l’amour qui laisse perplexe, mais c’est toujours l’humanité qui est mise en avant.

Ensuite, ce narrateur au parcours remarquable, érudit et manuel, j’ai admiré ce personnage versatile capable de faire tant de choses, à la curiosité exacerbée à l’encontre de Moustafa, ce voyageur rêveur et philosophe. Son utilisation du langage est fabuleuse, il a étudié la poésie, bref ce serait l’homme idéal si ce n’était pas un personnage de papier. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas attachée à un narrateur/protagoniste de cette façon. Le personnage de Moustafa est plus subtil, une ambivalence de comportement dont on ne sait si on l’apprécie ou non (il a commis un crime passionnel, en plus d’avoir poussé plusieurs amantes au suicide). Ce qui est intéressant ici, c’est que la question de morale ne se pose jamais. La façon dont c’est écrit nous dit que ce qui s’est passé est regrettable, mais comme on ne pourra pas changer le cours des événements, il convient de ne pas juger a posteriori ce qui s’est passé, mais d’en tirer une leçon. Cette ouverture d’esprit vis à vis des cultures et des comportements est remarquable. Ce roman, court, qui se lit aisément, est considéré comme chef-d’œuvre de la littérature arabe contemporaine à juste titre. Il condense ce que l’on aimerait voir plus souvent dans les médias : l’absence de préjugés, la mise en perspective des choix personnels, etc. L’Homme doit-il migrer au moins une fois dans sa vie, telle une oie, pour retrouver son identité? Pour finir, le style est fluide, le vocabulaire riche et varié, je l’ai lu très rapidement. Un roman qui met du baume au cœur, qui donne foi en l’humanité.

IV- Un petit extrait…

Lettre de Moustafa au narrateur.

« À présent je te délivre de ta promesse de ne rien révéler. Tu trouveras dans la pièce — où nul, hormis moi, n’est encore entré — des liasses de feuillets, des fragments de journal, et d’autres notes diverses. Que cela t’aide à passer le temps! Je te laisse apprécier l’opportunité du moment afin de donner la clé à mes enfants et de leur apprendre la vérité. De savoir, sans danger, à quoi s’en tenir sur leur père, les aidera à mieux se connaître eux-mêmes. Qu’ils grandissent en s’imprégnant de l’air du pays, de ses senteurs, de ses couleurs, qu’ils apprennent son histoire, retiennent le visage de ses habitants, qu’ils connaissant les crues du Nil, les saisons de semaines et de moissons! Ma vie alors prendra sa juste place, et un sens à la lumière des choses importantes. Je suis indifférent à la pitié qu’ils auront pour moi, indifférent à l’héroïsme qu’ils me prêteront. L’essentiel est que l’énigme de ma vie ne corrompe pas la leur. Ah! Aurais-je aimé rester auprès d’eux! Et les voir grandir aurait justifié mon existence. Qu’est-ce qui aurait été plus égoïste, rester ou partir? Mais je n’ai pas le choix. Peut-être saisiras-tu mon intention si tu te référais à ce que je t’avais raconté l’autre nuit. À quoi bon se mentir : l’appel du large n’a jamais cessé de résonner dans mes oreilles. Ni ma vie ici, ni mon mariage n’ont réussi à l’interrompre. Peut-être suis-je né prédestiné au départ : je ne sais. La sagesse voudrait que je demeure dans mon village. Mais dans mon âme, dans mon sang, battent les choses obscures qui me laissent miroiter des régions lointaines que je ne peux faire semblant d’ignorer. Et quel malheur si, même à l’un de mes fils, j’avais transmis le germe de l’errance! »

V- Et si on n’aime pas lire?

Saison de la migration vers le nord a été adapté au théâtre et mis en scène par Ouriel Zohar, avec Mohammed Bakri.

VI- Anecdotes

Euh, j’ai eu quelques difficultés à trouver des anecdotes. Toutefois je dois une fois de plus m’étonner de l’intertextualité: Virginia Woolf, Thomas Mann et Othello sont mentionnés dans le roman, auteurs et œuvres présents dans la liste…

Pour vous le procurer, suivez le lien:

#21: Le Jardin des Fruits (Bustân) – Saâdi

Le Jardin des Fruits

Le Jardin des Fruits

I- Ça parle de quoi?

Suite de récits courts et chargés de sens, le Jardin des Fruits se veut édifiant et spirituel, nous précise le sous-titre. On peut le voir comme un livre d’enseignement religieux, un manuel de sagesse comprenant maximes et morales, ou encore une inspiration de vie.

II- Le personnage principal

Le personnage principal est le narrateur, le poète Saâdi – Abū-Muḥammad Muṣliḥ al-Dīn bin Abdallāh Shīrāzī de son vrai prénom perse. Il est doté d’une grande sagesse qu’il doit à son expérience. Selon l’un de ses biographes, Saâdi aurait consacré trente ans de sa vie à l’étude, trente ans aux voyages et trente ans à méditer et à écrire.

III- T’en penses quoi?

Le recueil nous prouve que le gros bon sens traverse les âges. Rédigé au XIIIe siècle, le Jardin des Fruits recèle quelques perles de sagesse que plus d’un devrait appliquer. Le tout est sous-tendu par la foi, car Saâdi était un homme pieux. Même si l’aspect religieux ne nous touche pas, on ne reste pas de marbre devant les sentences ou les histoires chargées de sens, fruits à savourer de l’arbre de la connaissance. Le style très poétique de l’auteur joint l’agréable à l’utile, et l’on se prend à déguster chaque phrase comme autant de tranches de cantaloup; c’est sucré, ensoleillé et plein de saveur. Le Jardin des Fruits de Saâdi est un livre de chevet, auquel on peut se référer en cas de doute et étant donné la taille du roman, ce serait dommage de s’en passer.

Il n’empêche que certains aspects font grincer des dents, notamment les esclaves ou la position de la femme. Il faut remettre en contexte cela et adapter ce qu’on lit à notre époque contemporaine.

On peut également s’interroger sur ce besoin qu’avaient les poètes de mettre par écrit les récits moraux. La visée didactique est éminemment présente, la tradition orale prédominait et l’on voulait transmettre un message. Voyons cela comme la retranscription des notes de cours, idéal comme référence, mais inutile si l’on a une bonne mémoire. Mémoire qui fait possiblement défaut à notre société contemporaine, qui loin d’apprendre de ses erreurs, les commet de nouveau. Le Jardin des Fruits est donc cette piqûre de rappel parfois nécessaire, car ce qui va sans dire va beaucoup mieux en le disant.

IV- Un petit extrait…

Les histoires sont très courtes, en voici une que j’ai particulièrement apprécié.

«Cinquantième histoire : la vanité.

Un homme avait quelques notions d’astronomie et, surtout, un orgueil démesuré. Ayant appris qu’un certain Gouschiâr l’emportait, en science, sur tous les savants de l’époque, cet homme alla visiter Gouschiâr avec morgue. Mais ce dernier ne desserra pas les dents. L’étranger, penaud, se disposait à partir, lorsque l’astronome lui dit :

  • Tu es convaincu, n’est-ce pas, que tu n’as plus rien à apprendre? Dans une coupe qui déborde, peut-on verser encore de l’eau? Si je te laisse partir sans avoir causé avec toi, c’est parce que ton cœur déborde d’orgueil…

Comme Saâdi, parcours le vaste monde avec humilité. Lorsque tu regagneras ta demeure, tu seras riche d’expérience.»

V- Et si on n’aime pas lire?

Too bad cette fois-ci…:P

VI- Anecdotes

Les vers de Saâdi orne l’entrée de l’immeuble de l’Organisation des Nations unies à New York, rien de moins!

Pour vous le procurer, suivez le lien:

http://www.leslibraires.ca/livre-affiliation/le-jardin-des-fruits-histoires-edifiantes-sa-adi-9782070466436.html/0cc1390add36dbe3fbf10017bd8775ace342e70aedd3af9490fbd8e83b4bbd78cd75d85f4f257a1ec0bd15114c606708eced1e08c4f1e281518e7ddee0d1c794/?type=fiche&configuration=1&u=41612

# 20: Love in the Time of Cholera (El amor en los tiempos del cólera) – Gabriel Garcìa Màrquez

Love in the the Time of Cholera

Love in the the Time of Cholera

I- Ça parle de quoi?

Triangle amoureux en Colombie de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle. Fermina Daza, dans sa folle jeunesse, a aimé Florentino Ariza, mais a épousé Dr Juvenal Urbino. Florentino, de son côté, n’a jamais oublié son amour de jeunesse, et attend, patiemment, pendant 50 ans que son tour vienne…

II- Le personnage principal

Trois personnages se partagent le titre ici. Fermina, Florentino et l’Amour lui-même. Je ne considère pas le Dr Juvenal comme personnage principal, car c’est à travers les yeux des deux autres que le roman se déroule. Fermina est une femme résolument moderne pour son époque. Libre-penseuse, elle aime avoir le contrôle de sa vie; toutefois, les obligations reliées à cette époque ne lui permettent pas d’atteindre cette situation idéale (une femme se doit d’être mariée, à un bon parti qui plus est). En revanche, sa résilience lui permet d’accepter ce qui lui est offert, un mariage avec le Dr Urbino, qui lui apportera stabilité et joie matrimoniale. D’une certaine façon, Fermina est la raison, tandis que de son côté, Florentino est la passion. Florentino, homme sans éclat apparent dans le monde, décide que Fermina est la femme de sa vie, et est prêt à l’attendre toute sa vie. Ayant le sens du sacrifice, et d’une loyauté sans faille pour ceux qu’il aime, sa patience sera récompensée.

Le troisième personnage, c’est l’Amour, cette épidémie qui foudroie tout le monde, sans distinction d’âge ou de condition sociale, ce choléra qu’on aimerait attraper. L’Amour se présente ici sous toutes ses formes: filial, fraternel, conjugal, amical, passion, poésie, amour platonique, physique, éphémère ou durable. La narration, le récit, l’écriture; il m’a semblé que tout était tourné vers ce protagoniste.

III- T’en penses quoi?

Je partais avec un a priori positif, puisque j’aime beaucoup Marquez et le réalisme magique des auteurs hispanophones. Toutefois ici, pas de surnaturel, rien que la vérité. Marquez a remarquablement relaté les tourments de l’amour. L’écriture est fluide, le passage du point de vue de Fermina à celui de Florentino est aisé. Les retours en arrière et le récit de ces vies en apparence banales, mais portées par l’amour tout du long, sont étrangement captivants. Je crois que l’exotisme du décor et de l’époque y est aussi pour quelque chose. Oui, on assiste à quelques moments quétaines, oui la fin est évidente, et pourtant, qui saurait résister à l’amour par Gabriel Garcia Marquez?

Mon côté romantique a aussi été choyé, avec cet homme, capable d’attendre un demi-siècle que la femme de sa vie daigne le regarder. L’empathie avec l’un ou l’autre des divers personnages se produit sans qu’on s’y attende. Comme je l’ai mentionné dans la section précédente, la présence de la raison et la passion permet à tout un chacun de retrouver son propre style d’amour. De par son sujet, le roman laisse une impression de légèreté et de bonheur sur le lecteur, qui aura tout de même amorcé une réflexion profonde sur les divers sentiments qui peuvent le relier aux gens qui l’entourent.

Pour ceux qui se posent la question, le choléra n’est ici qu’un prétexte, et une métaphore, je crois, de l’adversité en général. Le titre est probablement le plus descriptif de l’histoire de la littérature, car en premier lieu, on lit un récit d’amour, au temps du choléra (merci pour ce commentaire pertinent lol). Mais, ce qu’on lit aussi l’espoir, la patience, et la force mentale qu’il faut pendant les temps difficiles. On lit la résilience et le fait d’apprendre à aimer ce qu’on a, si on ne peut avoir ce qu’on aime. On lit que la vieillesse, bien qu’inexorable,  apporte le réconfort. On lit que tout est possible, et pour finir, on lit que le meilleur reste à venir. Un roman qui apporte l’apaisement face à des questionnements si grands ne peut que mériter sa place dans la liste!

IV- Un petit extrait…

Chapitre 2, Florentino rencontre Fermina pour la première fois. La description physique de ce qu’est «tomber en amour» est très réaliste (et dernière phrase vaut pour explication hilarante du titre selon moi) :

« After Florentino Ariza saw her for the first time, his mother knew before he told her because he lost his voice and his appetite and spent the entire night tossing and turning in his bed. But when he began to wait for the answer to his first letter, his anguish was complicated by diarrhea and green vomit, he became disoriented and suffered from sudden fainting spells, and his mother was terrified because his condition did not resemble the turmoil of love so much as the devastation of cholera. Floren­tino Ariza’s godfather, an old homeopathic practitioner who had been Tránsito Ariza’s confidant ever since her days as a secret mistress, was also alarmed at first by the patient’s condition, because he had the weak pulse, the hoarse breathing, and the pale perspiration of a dying man. But his examination revealed that he had no fever, no pain anywhere, and that his only concrete feeling was an urgent desire to die. All that was needed was shrewd questioning, first of the patient and then of his mother, to conclude once again that the symptoms of love were the same as those of cholera

V- Et si on n’aime pas lire?

Étrangement, il y a une seule adaptation cinématographique connue: Love in the Time of Cholera, avec Javier Bardem et Benjamin Bratt. Toutefois, il parait qu’il n’est pas très bon, alors vous allez devoir lire le livre…mouahahahaha.

VI- Anecdotes

Monsieur Marquez a convaincu la chanteuse Shakira de participer à la bande sonore du film, puisqu’elle est Colombienne.

Pour vous le procurer, suivez le lien:

http://www.leslibraires.ca/livre-affiliation/amour-aux-temps-du-cholera-l-gabriel-garcia-marquez-9782253060543.html/892f22bb1f1f335a197c3f47ed4fae53bbc57871f91ecb7e59a76d2fe0b1b5531b227ee2fa35079d8314bad8cee09ad9b9aac0d3b140a08da302c492c773f2eb/?type=fiche&configuration=17&u=41612

# 19: Alexis Zorba (Βίος και Πολιτεία του Αλέξη Ζορμπά) – Níkos Kazantzákis

Alexis Zorba

Alexis Zorba

I- Ça parle de quoi?

Le « patron », dont on ne connait jamais le nom, décide d’acheter une mine de lignite sur la côte crétoise. Avant le départ il fait la rencontre d’Alexis Zorba, qui cherche du travail et l’aventure. Les deux hommes, que tout oppose, se lieront d’amitié, lien profond et puissant, et apprendront l’un de l’autre le sens de la vie.

II- Le personnage principal

Le narrateur, c’est le «patron», homme de lettres, philosophe, il suit les enseignements de Bouddha. Par caprice, il se lance dans la «vraie vie», en achetant un filon de lignite. Mais le héros, avec ses maladresses, ses mots bancals et manquants et à son corps défendant, c’est Alexis Zorba. L’antithèse du patron. Jeune d’esprit, c’est une vieille âme qui a vécu plusieurs vies. Étonnement et naïveté, sagesse née de l’expérience, les deux personnages improbables sont en fait les deux facettes d’une entité plus grande, l’Homme.

III- T’en penses quoi?

C’est magnifiquement écrit (la traduction du grec en tout cas). Les détails de la vie quotidienne (les repas, les messes, etc.) sont décrits de telle sorte qu’ils en sont passionnants. Au-delà du style poétique et des paysages méditerranéens à faire rêver, on assiste à une métaphore. Le cœur et la raison se rencontrent et conversent. Le patron et Zorba sont des hommes oui, mais ils sont avant tout des prétextes à une réflexion plus profonde. Qu’est-ce qu’être un homme? Qu’est-ce qui nous guide dans la vie? Sommes-nous le résultat de nos actions passées? Notre évolution personnelle dépend-elle des connaissances que nous acquérons ou des gestes que nous posons? Zorba ici, est le cœur, la passion, l’homme moins lettré, mais qui possède l’expérience de la vie. Le patron quant à lui, archétype de la raison, est tout en retenue et réflexion quant au salut de son âme. À la fin, chacun a appris de l’autre et le lecteur ne sait pas plus à quel saint se vouer. Zorba s’ouvre à la spiritualité et se questionne sur la mort, le patron s’ancre dans le monde humain et physique et se rend compte qu’on ne peut être un esprit sans corps.

Je crois que je voyais chaque livre de la Liste comme cela, empreint d’une réflexion profonde et allégorique, riche en enseignement. En plus d’avoir aimé le récit et le style, j’ai adoré l’impression qu’Alexis Zorba m’a laissée, une lecture significative, qui permet une réflexion personnelle intense, l’impression que quelque chose a changé. Le roman est un peu long à lire, de par la richesse de ses descriptions et de sa temporalité narrative (chaque journée est  quasiment décrite à la minute près), mais il vaut la peine.

IV- Un petit extrait…

Chapitre 13, Zorba est parti quelques jours pour faire des commissions, mais il dépense l’argent en boisson, fleur, présent pour une femme. Il écrit au Patron pour lui expliquer, qui vit une épiphanie :

« Je tenais encore la lettre parfumée de Zorba avec le cœur percé d’une flèche et je revivais toutes ces journées riches de substance humaine, que j’avais passées près de lui. À ses côtés, le temps avait pris une nouvelle saveur. Ce n’était plus une succession mathématique d’événements ni, en moi, un problème philosophique insoluble. C’était du sable chaud, finement tamisé, et je le sentais couler tendrement entre mes doigts.

– Béni soit Zorba! murmurai-je, il a donné un corps bien-aimé et chaud aux notions abstraites qui grelottaient en moi. Quand il n’est pas là, je recommence à grelotter. »

V- Et si on n’aime pas lire?

On regarde Zorba le Grec, film américano-britanno-grec réalisé par Michael Cacoyannis en 1964 avec Anthony Quinn, ou la comédie musicale Zorba!

VI- Anecdotes

Il faut mentionner que dans le roman, le narrateur mentionne Dante, Shakespeare et Cervantès, tous les trois membres de votre liste de lecture préférée 🙂

Pour vous le procurer, suivez le lien:

http://www.leslibraires.ca/livre-affiliation/alexis-zorba-ed-2003-nikos-kazantzakis-9782266128742.html/875f87bda278458c0dc510da92e8058b82e4e264d1a10ab370c43d815411e62942413bf4e284528aa92f6c355268381f6c1f6b5797aee930eb91fb4fba0cca34/?type=fiche&configuration=1&u=41612